Performance Signaux lointains, d’après Orphée et Eurydice.


Marion Trémontels et Heidi-Eva Clavier interprètent les dialogues du film Splitting Time sur une bande son en live de David Schaffer. Avec la voix de Aloysia Delahaut.

La performance a eu lieu une première fois au Vilebrequin puis le 11 septembre 2026, à La Galerie épisodique dans le cadre de l’exposition Signaux lointains.

La captation de la performance Signaux lointains.

 

Orphée :
– Nous étions là…
Eurydice:
– Nous étions là, au même endroit,
en même temps…
Orphée :
– Et puis tout à coup…Là où vous étiez…
Eurydice:
– Là où j’étais…Je ne suis plus là, il n’y a plus rien, nulle part!
Orphée :
– c’est l’éclipse! Le ciel sombre, d’un coup! … Un brusque changement de la densité de l’air…
Eurydice:
– Tout est devenu abstrait.
L’air, à cet endroit, est devenu abstrait.
L’herbe, les pierres… des abstractions!
Orphée :
– Tout se tait. La lumière manque, la matière fait défaut : vous n’êtes plus là!
Eurydice:
– Et ce silence autour de nous, c’est quoi  ?
Orphée :
– On dirait que quelque chose a changé…Les choses ne se ressemblent plus!
Eurydice:
– Je ne vous entends plus.


Orphée :
– Vous n’étiez plus qu’un déplacement d’air dans l’atmosphère, de l’herbe froissée,
un caillou déplacé, rien d’autre…
Le silence des animaux apeurés, la nuit, quand on s’approche et que, tout d’un
coup, tout se tait.
Eurydice :
– La nuit! La nuit en plein jour…
Orphée:
– …de la poussière d’eau dans l’atmosphère, des particules de 5 heures du soir en été, une infime variation de la densité de l’air, rien d’autre…
Eurydice :
– l’air me traverse, la lumière me traverse…
Nos pas ne nous portent plus nulle part! Nous ne savons plus où aller…Nous ne savons plus où chercher! Nous ne savons plus…
Orphée:
– Les oiseaux qui se taisent, le vent qui se lève tout à coup… et tes pas qui s’éloignent !
Eurydice :
– Là! Je suis là! Regarde! Derrière toi!
Orphée :
– Plus rien en moi ne peut plus approcher de rien.
Eurydice :
– Mon signal faiblit. C’est de plus en plus souvent comme si j’étais ailleurs.
Orphée :
– Et puis, tout à coup, quelque chose apparaît.
Là où vous étiez quelque chose apparaît.
Quelque chose d’encore trop abstrait,
trop indéfini pour être tout à fait une douleur…
Quelque chose qui lentement se précise.
Eurydice:
– Regarde moi!
Orphée:
– Je vous perds si je vous regarde!
Eurydice:
– J’attends que tu reviennes, que tu me sortes de là !
Orphée :
– Traverse, avance vers moi.
Eurydice:
– J’avance, je marche vers vous….
Orphée:
– Insensiblement, c’est arrivé, nous y sommes. C’est là!
Et désormais, c’est comme si rien d’autre ne pouvait plus se passer: que nous face à
face, vous d’un côté… et moi de l’autre.
Vous êtes loin, vous êtes lente.
Eurydice:
– J’avance.
Orphée:
– Vous avancez, vous vous éloignez!
Eurydice:
– J’avance…
Orphée:
– Toujours ce silence qui approche avec vous !
Je ferme les yeux…
Eurydice:
– Ouvrez-les !
Orphée:
– Si je les ouvre, je vous perds!


Eurydice :
– Je suis là ! Derrière vous. Je ne suis plus qu’une ombre sur le mur qui s’accroche à la dernière pierre. C’est de plus en plus souvent comme si j’étais ailleurs…
Orphée :
– Je ne vous entends plus !
Eurydice :
- J’avance. Mes pas dans vos pas, mes bras dans vos bras, mon souffle dans vos
poumons… J’avance!
Orphée:
- Je sais que tu es là, je te sens dans l’air autour de moi
tu me frôles sans me voir…
Eurydice:
– On dirait que tu es face à quelque chose d’abstrait, que tes yeux ne savent plus
où se poser, à quelle distance regarder.
Orphée :
– Le vent qui se lève, tout à coup… Les oiseaux qui se taisent…. Et tes pas qui
s’éloignent…
Eurydice:
– Je suis là.
Le fracas des orages autour de nous, c’est quoi ? Le vent qui se lève tout à coup, les oiseaux qui se taisent et tes pas qui s’éloignent…
Orphée :
- Je vous ai demandé d’approcher, je vous ai demandé de traverser… Faites le
maintenant!
Eurydice :
– Parlez-moi, dites quelque chose!
Orphée :
– Je te sens là, partout dans l’air autour de moi, dans mes poumons, dans mes
cheveux, à la surface de ma peau…
Eurydice :
- Dites quelque chose!
Orphée :
– Le monde autour de nous se précipite. Votre temps s’accélère.
Traversez maintenant!
Eurydice :
– On s’espace, on se distance… Il aurait fallu que tu me tiennes plus solidement… Il aurait fallu que tu me serres !
Orphée :
– Ce qui passe là, à cet instant, ce qui traverse sans s’arrêter, porté par l’air…
C’est vous!
Eurydice :
– Je ne vous vois pas. Je ne vous entends plus. Comme un dessin sur la vitre, lentement, je m’évapore…
Orphée :
– Chacun de nous sera la nuit de l’autre…Et ceux qui se cherchent se chercheront comme des aveugles.
Eurydice :
– Je suis là !
Orphée :
Il ne faut rien arrêter.
C’est comme un courant trop fort, venu de très loin.
Il nous traverse, il nous emporte, il nous éloigne…
Eurydice :
– Retournez-vous !
Orphée :
– Nous y sommes: c’est là!
Eurydice :
– Regarde !
Maintenant !

(Silence)

Orphée :
– Le ciel est noir…
Le ciel est noir et c’est vous.
Le verre casse et c’est vous.